L'Innocence Network apporte un vrai
apprentissage de vies réelles
par Meghan S. Foley and
Gia I. Gustilo
Lorsque la pluie commença à tomber
tandis qu'ils quittaient le campus de l'université de St Thomas (UST)
en novembre dernier, Pearl Cajoles, alors étudiante de troisième année
en communication, était sûre qu'il s'agissait là d'un présage.
" Nous étions en chemin pour le couloir
de la mort, et le ciel s'est assombrit subitement " se souvient Pearl,
à présent en quatrième année - " cela ne fit qu'ajouter à une tension
déjà bien présente ".
Pear Cajoles et Kristina Cashion,
alors en quatrième année d'étude de communication parcouraient alors
les 76 miles séparant Houston de Livingston au Texas pour interviewer
le détenu Anthony Graves pour " Innocence Project " (Projet de l'Innocence)
un cours de journalisme d'investigation qui était proposé à l'Université
de St Thomas depuis l'automne 2001.
Ce périple était un des nombreux voyages
que les étudiants et leur professeur de communication Nicole Casarez
allaient entreprendre l'année suivante pour enquêter sur l'affaire
Graves en tant que sujet principal de leur cours.
Ces voyages allaient les mener à Austin,
à la Nouvelle Orléans et dans des villes si petites qu'il était difficile
de les trouver sur une carte du Texas. Les étudiants découvrirent
ainsi la dichotomie réelle et pesante entre l'hospitalité du Sud sans
pareil et la ségrégation naturelle que ni la sociologie, ni un livre
d'histoire ne pourraient jamais vraiment expliquer.
Cette enquête allait devenir une aventure
qui changerait la vie des étudiants et leur apprendrait plus qu'ils
ne s'y attendaient.
Le réseau
Le réseau du Centre d'Innocence Texan
de l'Université de Houston (CITUH), à travers lequel le Projet d'Innocence
a été créé et opère, fait partie d'un réseau national d'écoles de
droit et de journalisme qui enquête sur les revendications d'innocence
des détenus.
Nicole Casarez, avec l'aide de David
Dow, directeur du CITUH et d'Ellie Collier, directeur du Bureau du
volontariat de l'université de St Thomas, créa le projet d'Innocence
il y a trois ans.
Chaque année des milliers de détenus
contactent le Réseau d'Innocence pour recevoir de l'aide. La plupart
des demandes sont rejetées après une enquête préliminaire qui démontre
l'absence de preuves nouvelles pouvant les disculper. D'autres demandes
le sont pour des problèmes purement légaux. " Nous avons eu le cas
d'un homme condamné à perpétuité pour meurtre dans un autre état ;
il pouvait apporter la preuve de son innocence mais avait épuisé tous
ses appels " raconte Gia Gustila, étudiante en DESS " Toute enquête
dans son cas aurait été finalement inutile car inutilisable devant
la loi. Réellement, dans cette affaire il n'y a pratiquement aucune
chance que nous puissions faire la différence. C'est douloureux. "
Le cas d'Anthony GRAVES
Lorsque Karen Hamilton, Directeur
adjointe du CITUH contacta Casarez peu de temps après le début des
cours en automne 2002, elle déclara qu'elle avait un dossier entre
ses mains qu'elle souhaitait soumettre aux étudiants de toute urgence.
Le dernier appel d'Anthony GRAVES
approchait rapidement et Hamilton pensait que cette affaire méritait
grandement que l'on s'y intéresse. S'il y avait une nouvelle preuve
de son innocence, les étudiants se devaient de la trouver et de la
trouver rapidement.
L'affaire Graves plut immédiatement
aux étudiants. En août 2002, Anthony Graves, alors âgé de 29 ans,
et Robert Carter, un gardien de prison de 24 ans, furent impliqués
et plus tard reconnus coupable des meurtres de 6 personnes à Somerville
au Texas. Une ville que le quotidien The Houston Chronicle décrivit
comme tel : " une petite ville de campagne, avec un seul feu rouge
pour le train …de 1500 âmes, où tout le monde connaît tout le monde
".
La cousine de Graves, Theresa " Cookie
"Carter, l'épouse de Robert CARTER, fut également arrêtée et détenue
plusieurs mois pour les mêmes accusations mais relâchée pour manque
de preuve. Anthony Graves fut condamné suite au témoignage de Carter
et aux témoignages de plusieurs prisonniers " indics " qui déclaraient
avoir entendu GRAVES s'incriminer.
Cependant, selon des documents de
la Cour et des déclarations sous serment obtenues par les étudiants,
Robert CARTER se rétracta devant plusieurs personnes, dont le procureur
général, avant et après le procès d'Anthony Graves.
Deux semaines après avoir enregistré
sur cassette une déposition innocentant toute participation au crime
Anthony Graves, R.Carter fut exécuté par injection létale. Lors de
l'exécution, R.Carter innocenta de nouveau Anthony Graves.
" C'était moi et moi seul " Carter
déclara " Anthony n'a rien à voir avec tout cela ".
Au début de l'enquête, les étudiants
participant étaient naturellement sceptiques. Cependant, au fur et
à mesure que l'enquête avançait, il devenait de plus en plus évident
que le procès de Graves était un échec cuisant de la justice, comme
le dit Meghan S.Foley, qui continue de participer au projet malgré
l'obtention de son diplôme en Mai.
" Il nous a fallu un certain temps
pour nous convaincre, mais la preuve est bien réelle " ajouta Michael
Bingham, jeune diplômé qui commença le cours dès sa création et continue
d'apporter son soutien au Projet.
Le principal témoin de l'alibi de
Graves, sa petite amie de 19 ans déclara au groupe d'étudiants qu'elle
n'avait pas témoigné car le procureur général avait déclaré à la Cour
qu'elle deviendrait suspect dans les meurtres si elle témoignait en
faveur de Graves. Les étudiants trouvèrent un prisonnier à Teague
au Texas, qui avait déclaré qu'Anthony Graves s'était incriminé lors
de son séjour en prison dans l'attente de son procès. Le détenu expliqua
aux étudiants qu'il croyait que sa peine allait ainsi être réduite
grâce à ce témoignage et ce malgré son lourd passé de délinquant.
Il a par la suite signé une déclaration
sous serment déclarant qu'à l'époque de son témoignage, il était sous
forte dose médicamenteuse pour des troubles d'ordre psychologique
et qu'il n'était plus certain de ses déclarations. Il avoua n'avoir
jamais voulu incriminer Anthony Graves et croit même à son innocence.
" Ils n'ont aucun témoignage réel
concernant Graves. Ils n'ont pas d'aveu. Ils n'ont rien. Ce cas ne
repose sur rien " explique Roy Greenwood, l'un des avocats d'appel
d'Anthony Graves.
Alors que le semestre touchait à sa
fin, l'implication des étudiants ne faiblissait pas car chaque nouvelle
preuve, chaque nouvel entretien appuyait l'hypothèse qu'un homme innocent
était détenu dans le couloir de la mort. " Depuis que j'ai commencé
à m'intéresser à l'affaire Graves, je n'ai jamais arrêté "-a écrit
Kristina Cashion, dans un article paru dans le Cauldron - le journal
du campus. " Je voulais savoir au fond de moi-même s'il était innocent
ou coupable. Mais à l'inverse de ce que je croyais, je ne le vois
pas comme un sujet d'étude ou comme un monstre, mais comme un homme
aimable, articulé et qui sait bien s'exprimer ".
Nicole Casarez et ses étudiants passèrent
des heures entières à fouiller de vieux documents, à lire les compte-rendus
des tribunaux, essayant de trouver de nouveaux ou anciens témoins.
Le groupe passa des heures entières, voire plus pour obtenir des entretiens
- parfois en restant garé en face de maisons pendant des heures ou
des week-ends, même si cela signifiait embourber leur véhicule sur
les vielles routes de campagne.
" Ce fut toute une aventure " déclara
Chester Soria, un étudiant de seconde année qui a commencé récemment
le cours et planifie de s'y réinscrire l'année prochain.
" Le Réseau d'Innocence vous amène
dans le monde réel -ajoute Maria Narciso, en troisième année d'étude
de communication - nous devons sans cesse nous inspirer de nos cours
de rédaction d'articles ou d'investigation. Cela fait presque dix
ans à présent et les gens ont toujours autant de mal à s'exprimer
au sujet de Graves. Certains refusent de nous parler tout net. "
Les leçons
Début avril, Nicole Cesarez et quatre
étudiants allèrent à la Nouvelle Orléans, assister à la requête d'Anthony
Graves devant le 5ème Circuit de la Cour d'Appel.
Les étudiants pensent que les juges
avaient l'air d'être intéressé par cette affaire car ils posèrent
des questions appropriées concernant la revendication d'innocence
de Graves. A ce jour, la décision de la Cour n'a toujours pas été
rendue publique.
Bien que le cours a pris fin techniquement
en décembre, la plupart des étudiants continuent de s'investir bénévolement
dans l'affaire Graves. Tous les étudiants ont admis que ce cours a
changé leur vie.
" Je suis venue à l'Université de
St Thomas après avoir étudié dans une petite université *. L'université
pour moi se résumait à aller en cours, obtenir des notes et retourner
à la maison ", a dit Pearl Cajoles . " Je crois que la chose la plus
importante que ce cours m'ait appris est qu'en tant que journaliste
je peux faire une différence. "
Meghan S.FOLEY est diplômée de l'Université
de St Thomas (UST), année 2003.
Qia L.Qustilo, une étudiante en classe
préparatoire à St Thomas est également diplômée de l'UST, année 2001.
* Community College : université ne
validant que deux années après le lycée, contrairement aux universités
qui valident quatre années d'étude avant de proposer des écoles de
droit, de médecine, de journalisme…